Tu ne te souviens plus du trajet entre la maison et l’hôpital. Si tu es passée au vert ou à l’orange. Si tu as marqué le stop à l’angle du boulevard. C’était un début d’après-midi de janvier, un soleil blanc d’hiver. Dix-huit mois plus tard, mes yeux se sont fermés. Pour toujours. Tu as reçu à six heures du matin un appel de ta mère. Viens. Vite.
Black out, rideau, le noir complet.
Ta vie est bancale depuis. Moi, je te regarde, impuissant. Si loin.
Tout avait pourtant bien commencé entre nous. La vie nous a gâtés. Elle nous a fait surtout nous aimer.
Nous deux, c’était la passion qui nous portait, je l’ai su très vite. Sans aucun doute, tu me ressembles.
Petite, déjà, les mots et les livres occupaient tout ton temps. Nous partagions de belles lectures et le soir, je te racontais la Comtesse de Ségur. Dans ta chambre où le papier peint orangé formait des vagues, parfois nous étions émus, ensemble, l’Auberge de l’ange gardien était ton préféré. A dix ans, tu écrivais des poèmes, tu te fichais pas mal de ce que les autres en pensaient, seul mon avis t’intéressait, que je sois fier de toi. Si tu savais combien je l’étais, un peu maladroitement peut-être.
L’été de tes onze ans, te souviens-tu nos vacances tous les quatre ? Nice, la côte d’azur et Monaco ? Hôtel 3 étoiles pendant quinze jours, restaurants midis et soirs. Place Mozart. Tu as toujours pensé que je l’avais fait exprès.
Seul l’océan nous rapprochait. Ta mère ne savait pas nager, nous, nous étions invincibles. Nous nagions jusqu’à ne plus avoir pied puis nous revenions à la brasse, tu observais ta mère qui agitait les bras et faisait les cent pas jusqu’à creuser une tranchée le long des petites vagues de bord. C’était dangereux mais avec moi, tu pensais que rien ne pouvait nous atteindre.
L’océan a toujours été notre ressource, ton inspiration et ta thérapie. Plus tard, le regarder, le sentir remplir tes poumons et tes narines des embruns te suffisait, la baignade n’avait plus le goût de l’enfance.
Sur la côte basque, je te vois marcher le long de la corniche, inspirant l’air iodé et te saouler du vent frais. Comme tu aimes cette roche abrupte, ce bruit sourd des vagues, ce contraste de l’eau et de la montagne au loin. Tu es chez toi là-bas, tu y trouves la paix comme je la trouvais avant, tu me ressembles vraiment.
J’ai aimé te voir grandir, tour à tour étudiante, femme ambitieuse et combattante, amoureuse, épouse et mère. Libre avant tout.
La vie nous avait épargnés jusque-là. Alors le jour où j’ai sombré, tu as sombré avec moi. En moins fort, heureusement. Mais tu y as laissé des larmes et des peines. Me voir pleurer, inconcevable. Malade? Impossible.
Et le feu est passé au vert, on venait de m’opérer en urgence. Tu te disais bénie des Dieux jusqu’à ce jour de janvier. Et les Dieux t’ont lâchée.
Dix-sept ans après, tu attends toujours que je sonne à ta porte pour te porter le pain.
Ne pleure pas ma fille. Je te vois. Je suis là.
Je sais papa. Aujourd’hui comme hier, tu seras toujours là.
